Un écrin dédié à un art vivant, au cœur de Locmaria

Blotti dans le quartier de Locmaria, berceau toujours vibrant de la faïence quimpéroise, le Musée de la Faïence s’impose comme un lieu singulier. Plus qu’un musée, il est la mémoire vivante d’un savoir-faire qui, depuis plus de trois siècles, façonne l’identité culturelle et artistique de Quimper et de la Cornouaille. Si la faïence est partout dans la ville – sur les étals, dans les intérieurs et jusque dans l’imaginaire collectif –, ce musée en raconte la genèse, les évolutions, et les aventures humaines parfois insoupçonnées.

Ouvert en 1991, le musée est né de la volonté de passionnés de préserver la richesse patrimoniale d’un artisanat inscrit depuis 1690 dans l’ADN de la région (Musée de la Faïence). Sa collection compte aujourd’hui plus de 2 500 œuvres, parfois issues de dons privés, parfois rescappées d’ateliers disparus, toujours témoins précieux d’une histoire au long cours.

Qu’est-ce que la faïence de Quimper ? Un savoir-faire entre tradition et innovation

La faïence de Quimper, c’est d’abord une technique importée d’Italie puis développée en France à partir du XVIe siècle. Mais ici, elle a vite pris un caractère unique, au croisement de l’héritage européen et de l’inspiration bretonne. Dès la fondation de la manufacture du faïencier Jean-Baptiste Bousquet en 1690, l’aventure s’enclenche. Les motifs, les couleurs, le fameux décor “breton” aux personnages traditionnels, font rapidement école.

  • Motifs emblématiques : Les costumes bretons, coqs, paysages de Cornouaille, scènes paysannes ou religieuses. L’iconographie régionale s’invite sur la table à travers assiettes, plats et saladiers.
  • Palette typique : Rouge de fer, bleu de cobalt, jaune, vert de cuivre, noir de manganèse : la vivacité des couleurs distingue le style quimpérois.
  • Signature de l’artiste : Les premières faïences étaient anonymes, mais au XXe siècle on voit émerger la mention des ateliers (HB, Henriot, Porquier, Kéraluc…), parfois même la signature de l’artiste peintre.

Au fil du temps, la faïence de Quimper s’est aussi réinventée : à la Belle Époque, pendant les années Art déco, puis à travers la collaboration avec de grands noms de la création comme Mathurin Méheut, Pierre Toulhoat, ou René-Yves Creston.

Le parcours du musée : un voyage chronologique et sensoriel

Le Musée de la Faïence propose un parcours où chaque salle plonge dans une époque-clé ou un aspect technique de cet art.

Les débuts de la faïence à Quimper

La première manufacture, établie par Bousquet, était idéalement située : Locmaria, à la confluence de l’Odet et du Steïr, offre argile, bois pour les fours, et eau abondante. Les pièces présentées témoignent des premières influences – décors bleu sur blanc, formes influencées par la faïence de Rouen.

Du XVIIIe à la révolution industrielle

  • Éclat rural : Au XVIIIe, la faïence devient populaire chez les notables mais aussi dans les campagnes. C’est l’âge d’or des faïenciers, avec des ateliers familiaux qui se multiplient (Henriot se distingue au XIXe).
  • Innovations : Introduction du moule, développement de nouveaux émaux. Le musée conserve la mémoire de cette évolution technique à travers des vitrines explicatives.

Au XXe siècle : un art en dialogue avec la modernité

  • Renouveau artistique : Avec l’École de Quimper, la faïence se pare d’un souffle neuf. L’arrivée du décor “paysage” et de lignes épurées à l’ère Art déco fait la part belle à l’expérimentation.
  • Une ouverture sur le monde : La production quimpéroise conquiert de nouveaux marchés, les objets prennent place dans des collections internationales.

Une immersion dans les secrets de fabrication

Un des points forts du musée, c’est sa capacité à dévoiler les coulisses de la création. Plusieurs étapes clés sont reconstituées par des vidéos, des outils, des objets à différentes phases de réalisation.

  1. Extraction et préparation de l’argile : Fournie par les carrières du Val d’Odet ou du Cap Sizun, elle est encore aujourd’hui la matière première essentielle.
  2. Modelage : À la main ou au moule, une étape délicate où chaque geste compte, du plus fin godronnage à l’application d’anses ou de reliefs.
  3. Coulée et première cuisson : À près de 980°, la pièce “biscuit” est obtenue.
  4. Email et décor : Application de l’émail stannifère, puis décoration à main levée. Cette étape exige un tour de main héritant d’une longue transmission.
  5. Cuisson finale : Une deuxième cuisson, plus vive, fixe couleurs et brillance.

Un détail fascinant : au XIXe siècle, la faïence de Quimper comptait jusqu’à 15 étapes de contrôle qualité avant de quitter l’atelier – preuve de l’exigence de cet artisanat (source : Musée de la Faïence).

Des artistes et des chefs-d’œuvre : galerie de styles et d’histoires

Le musée ne se contente pas de présenter une succession d’assiettes ; il met en valeur les créateurs qui, parfois venus d’ailleurs, ont transcendé la “faïence rustique” pour en faire un art à part entière.

  • Mathurin Méheut (1882-1958) : Peintre et illustrateur reconnu, il renouvelle les motifs en introduisant faune, flore et figures marines, tout en insufflant un souffle expressif et moderne.
  • René-Yves Creston (1898-1964) : Fondateur du mouvement Seiz Breur, il participe au renouveau de l’art breton dans les années 1920-1930, entre tradition et modernité.
  • Pierre Toulhoat (1923-2014) : Orfèvre et céramiste, Toulhoat apporte ses motifs stylisés, reconnaissables entre mille, dont s’inspirent encore les artistes d’aujourd’hui.
  • Odile Delmonteil (1929-2007) : Figure féminine de la seconde moitié du XXe siècle, elle développe un style géométrique et chromatique inédit pour Quimper.

Certaines pièces exposées sont de véritables raretés : statuettes paysannes, plats monumentaux de pièces uniques, vases d’artistes dont les tirages furent parfois limités à quelques exemplaires.

Des anecdotes marquantes

  • Lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, l’atelier Henriot reçoit la médaille d’or pour une série de plats “bleu Quimper”, relançant l’engouement pour la faïence en France et à l’étranger (source : Musée de la Faïence et Ouest-France).
  • La “Petite Bigoudène”, statuette créée dans les années 1920, fut vendue à plusieurs millions de francs en 1996 lors d’une vente aux enchères – la plus forte enchère à l’époque pour une pièce de Quimper.
  • En 1943, les ateliers ont été réquisitionnés par l’occupant allemand, mais plusieurs ouvriers ont continué à décorer clandestinement des pièces ornées de symboles patriotiques ou régionalistes, aujourd’hui rares et recherchées.

Des expositions temporaires qui font dialoguer le passé et le présent

Fidèle à sa vocation d’ancrer la faïence quimpéroise dans la modernité, le musée organise chaque année une exposition temporaire de printemps à automne. Parmi les sujets récents :

  • Les relations entre la faïence et le monde maritime (“Quand la mer s’invite sur la faïence”, 2023), avec une centaine de pièces inspirées des ports bretons et d’œuvres graphiques créées pour la marine.
  • L’influence du mouvement Art déco sur la faïence de Quimper (“L’Art déco en faïence de Quimper”, 2019), qui a révélé de nombreux modèles inédits des ateliers Keraluc.
  • Les collaborations contemporaines, notamment avec des artistes tels que Daniel de Montmollin, qui explore le feu et les matières entre art sacré et expérimental.

Pour chaque exposition, des ateliers pédagogiques ou des ateliers “mise en couleurs” sont proposés au jeune public pour transmettre le geste, mais aussi susciter des vocations.

Un musée ancré dans son quartier et dans la vie locale

Le parcours ne s’arrête pas aux salles d’exposition. Tout autour du musée, le quartier Locmaria est aujourd’hui un “village dans la ville”, riche d’ateliers d’art, de galeries, de jardins, et de la manufacture HB-Henriot, qui se visite elle aussi. Cet ancrage permet au musée de dialoguer avec les générations actuelles d’artisans et de susciter des passerelles avec d’autres formes d’art populaire breton.

En parallèle, le musée mène un travail discret mais fondamental de conservation-restauration, confiant par exemple en 2021 une série de pichets du XVIIIe siècle à un laboratoire spécialisé, ou menant des chantiers de collecte d’archives auprès de familles d’anciens ouvriers (France Bleu).

Quelques chiffres pour mesurer l’empreinte de la faïence quimpéroise

  • Plus de 130 ateliers recensés à Quimper et alentours depuis le XVIIIe siècle (source : Musée de la Faïence).
  • Au pic de l’entre-deux-guerres, l’industrie employait plus de 500 ouvriers, dont une majorité de femmes, souvent issues du quartier (France 3 Bretagne).
  • Aujourd’hui, moins d’une dizaine de céramistes perpétuent la tradition “quimpéroise”, face à la standardisation industrielle des arts de la table en France et en Europe.
  • Le musée accueille chaque année environ 15 000 visiteurs, dont près de 30% d’étrangers, venus découvrir ce pan de la culture bretonne (source : Office de tourisme Quimper).

Faïence de Quimper : un art à redécouvrir, entre transmission et création

En parcourant le Musée de la Faïence, ce n’est donc pas seulement à l’histoire des objets que l’on accède, mais à celle de tout un territoire qui s’est inventé à travers l’argile et le pinceau, entre racines et imagination. Le musée joue un rôle clé dans la préservation et la transmission de ce patrimoine vivant, tout en encourageant les nouvelles générations à réinterpréter les codes, à jeter des ponts entre passé et futur.

Qu’il s’agisse de pièces anciens au décor naïf, d’œuvres artistiques signées ou de créations résolument contemporaines, la faïence de Quimper n’a pas fini d’écrire son histoire. Visiter le Musée de la Faïence, c’est ainsi toucher du doigt la force d’un artisanat de passion, fidèle depuis plus de 300 ans à l’âme de la Cornouaille.